Pacific Aïkido Seminar avec NOBUO TAKASE Shihan, 7e Dan Aïkikai au Dojo d'Erima les 17, 18 et 19 août 2018.

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Quand est-ce que l’aïkido n’est pas de l’aïkido ?

par David Lynch

Traduction française: Mireille Esvan

 

toheiLes arguments à propos de “l’efficacité martiale” de l’aïkido sont un aspect à la mode des bulletins sur Internet.

Malheureusement, beaucoup de ces textes font preuve d’une ignorance abyssale des prémisses sur lesquelles cet art fut fondé, en faisant des comparaisons avec les autres systèmes de combat.

L’aïkido n’est pas une méthode de combat, mais une voie pour ne pas combattre, conçue non pour protéger ou mettre en valeur l’ego, mais avec en puissance l’idée de l’éradiquer. Sa valeur tient dans le fait de promouvoir des qualités diamétralement opposées à celles prônées pour servir “dans la rue”.

En ce qui me concerne, le jour où j’aurai à faire face à une situation de vie ou de mort viendra bien assez tôt pour prouver l’efficacité, ou autre, de mon aïkido. Je n’ai jamais eu à me servir des techniques physiques en dehors du dojo en 40 ans de pratique, je ne vais donc pas perdre le sommeil avec ça.

Bien sûr on devrait s’efforcer de s’améliorer, et c’est toujours un défi d’essayer de réaliser les techniques avec un peu plus de douceur et d’élan, mais quel est l’intérêt de délirer sur les insuffisances de l’aïkido par rapport au kickboxing, la lutte ou le combat de rue ? Il y a déjà assez à faire avec l’aïkido tel qu’il est, sans avoir recours aux entraînements comparatifs, ou s’inquiéter de savoir quelles écoles ont perdu du terrain ou nous ont laissé avec des versions édulcorées ou inefficaces.

Il y a seulement tellement à apprendre des autres de toute façon, que vous ne pouvez pas vous en prendre au système pour vos propres défauts.

L’efficacité se paie un certain prix, et plus je vois ceux qui prétendent l’avoir obtenu en aïkido, ou dans d’autres domaines de la vie, et plus je ressens d’empathie pour les gens ordinaires, qui n’ont pas l’ambition d’être très efficaces. Au mieux, cette attitude est inadaptée, au pire elle est franchement destructive et déprimante.

Pour être apprécié, l’aïkido a besoin “d’espace”, c’est-à-dire de spiritualité, de profondeur psychologique, d’une part d’esthétique, d’humanité et de plaisir à pratiquer. Sans parler de l’amour ! (il semble y avoir un accord tacite de ne pas mentionner l’amour dans les arguments d’efficacité martiale, ce qui est curieux par rapport à l’importance que O-sensei attribuait à ça, et son insistance à dire que l’amour est l’essence même de l’aïkido.)

Ce n’est pas que “l’efficacité spirituelle” de l’aïkido soit plus facile à prouver objectivement que le sont les arguments techniques. Il n’y a aucune garantie, de toute façon. Je ne suis pas convaincu, cependant, que l’impossibilité de quelqu’un à réaliser une technique à partir, par exemple, d’une solide saisie morotedori dans le style Iwama prouve son manque de développement spirituel. Le lien entre l’âme, l’esprit et le corps est beaucoup plus compliqué que ça.

La route de l’apprentissage est vaste, et on peut raisonnablement s’attendre à passer toute sa vie à faire un travail sur soi, sans être capable de se vanter d’avoir atteint l’état de clairvoyance, aïkido ou pas. Il n’y aucune raison d’abandonner l’effort, et pratiquer l’aïkido avec un but spirituel en tête, plutôt que l’efficacité technique exclusive, est un bon départ.

En même temps, les bénéfices pour la santé, mentale aussi bien que physique, justifient largement un entraînement régulier et sérieux, sans qu’il soit nécessaire de se fixer sur une efficacité martiale ou d’être intimidé par ceux qui le sont.

Puisque l’aïkido est une recherche individuelle, l’école que vous choisissez est importante uniquement dans la mesure où elle vous convient, et il est inutile d’essayer d’opposer les écoles les unes aux autres.

Pour moi, le contact avec les méthodes d’enseignement contrastées de Kisshomaru Ueshiba, Koichi Tohei, Gozo Shioda, Kenji Shimizu et d’autres pendant mon séjour prolongé au Japon, m’ont littéralement forcé à rechercher tous les principes communs que je pouvais trouver. J’ai essayé de laisser la porte ouverte à de nouvelles connaissances, sans tomber dans les querelles de clocher ou le sectarisme.

Mais la connaissance n’est pas la sagesse. La connaissance est obtenue par l’intermédiaire de nos sens, qui ne peuvent pas et n’ont jamais été destinés à nous dire quoi que ce soit sur la vérité de l’univers. Etre à la poursuite de toujours plus de connaissances techniques risque de nous éloigner du but de l’aïkido, au lieu de nous en rapprocher.

J’avais tendance à être un peu ennuyé quand j’entendais les gens dire que l’un ou l’autre des différents styles que je pratiquais “n’était pas de l’aïkido”. (ça avait l’air d’être une expression de dérision fréquente utilisée à tout bout de champ au Japon).

Alors que j’étais disposé à reconnaître que ma propre interprétation pouvait beaucoup laisser à désirer, cela me semblait incroyablement arrogant pour quiconque de passer par pertes et profits des écoles japonaises d’aïkido de première importance avec ce genre de remarque désinvolte.

Ces écoles avaient été créées, après tout, par des maîtres qui avaient chacun effectué un long apprentissage auprès du fondateur, et qui avaient consacré leur vie à l’aïkido. Il devint évident pour moi après un certain temps que le commentaire “ce n’est pas de l’aïkido” était superficiel et sans signification, et quand je fus arrivé au point où je l’avais entendu appliqué à chacune des grandes écoles, il ne me dérangeait plus.

Néanmoins, une telle déclaration peut facilement décourager de nouveaux étudiants en train de se débattre pour comprendre une version particulière de l’art, je leur suggère donc de se tourner vers les mots de O-Sensei pour son conseil sur ceci:

“L’échec est la clé du succès; chaque erreur nous enseigne quelque chose. Soyez reconnaissant même pour les épreuves, les revers et les mauvaises personnes. Avoir à faire avec de tels obstacles est une partie essentielle de l’entraînement.” (extrait de “l’Art de la Paix”, de John Stevens.)

Par rapport à la propre définition de l’aïkido de O-Sensei, il est probablement vrai que ce que nous pratiquons “n’est pas de l’aïkido”, indépendamment de la méthode d’entraînement que nous suivons. A cet égard, nous sommes tous dans le même bateau; nous avons tous un long chemin à accomplir, et les mots de O-Sensei nous le montrent bien ( extraits du livre de John Stevens) :

“Il y a de nombreux chemins pour arriver en haut de la montagne, mais il n’y a qu’un sommet- l’amour.”

“Dès que vous vous préoccupez de ce qu’il y a de bon et de mauvais chez vos compagnons, vous créez une ouverture dans votre cœur où peut s’introduire la malveillance. Se comparer, entrer en compétition avec, ou critiquer les autres vous affaiblirez et vous ferez échouer.”

“Vous n’êtes ici pour rien d’autre que pour réaliser votre propre divinité intérieure et manifester votre état de clairvoyance innée.”

Des vétérans en aïkido continuent à critiquer leurs compagnons dans d’autres écoles et à revendiquer que leur chemin est le seul vers le haut de la montagne, alors qu’ils n’ont de toute évidence pas atteinte le sommet eux-mêmes.